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Reportage au cœur d’une entreprise réputée (1)
Malaise à la NASA
[ première partie ] [ deuxième partie ]

Lacunes de procédures et de management, pertes de sondes spatiales, coupures budgétaires, négligences de communication. Quarante ans après sa création, la très réputée agence spatiale américaine est en crise d’identité et de notoriété. Seul une redondance de foi de la part des  Américains pourra la sauver. 

L’agence spatiale américaine NASA traverse une crise sans précédent. En 1999, elle a fêté ses quarante ans d’existence avec seulement trois missions de la navette tentés et réussies, dont le vol de Claude Nicollier, alors que la moyenne était d’environ sept lancements par an les autres années.
La flotte de ses fusées habitées est vieillissante, la plus âgée, Columbia, a bientôt vingt ans de service et la programmation des vols prend continuellement du retard.
Malgré une prudence maladive et encore hantée par la catastrophe de Challenger, le 28 janvier 1986, la NASA se rebiffe derrière la sécurité. A force de vouloir bien faire, elle s’embourbe dans ses difficultés en faisant une montagne, des problèmes mineures. L’agence américaine craint, par exemple, d’annoncer chaque défaut technique de peur de se faire ridiculiser et dévoile les problèmes au compte gouttes.
En essayant de ménager ainsi la chèvre et le chou, la NASA tente de réaliser ses programmes spatiaux avec des moyens financiers sans cesse réduits (voir encadré), tout en préservant son savoir faire telle qu’il était autrefois. Le congrès américain lime chaque année les budgets de la NASA, laquelle doit recourir à des partenaires nationaux ou à aides internationales. A ce rythme là, les spécialistes se demandent si la cadence des tirs “Shuttle” sera garantie et finalement si la sécurité sera véritablement assurée. Contestée, mais bien réelle, une sorte de lassitude règne donc au sein de la NASA.

Les biches du centre spatial

Les bureaux du centre spatial de Houston respirent la tristesse. Presque plus personne ne vient assister aux “Briefings” donnés par le centre de contrôle de vol après chaque journée que les astronautes ont passé dans l’espace. Ces comptes rendus quotidiens sont relayés sur Internet ou dans les chambres d’hôtel par la chaîne TV privée de la NASA.
Les bureaux, devenus grisâtres, humectent l’ambiance des années soixante et donnent l’impression de ne pas avoir suivit la marge du siècle. Pourtant, le Johnson Space Center de Houston fait des efforts substantiels, mais pas ceux dont on est en droit d’attendre.
Histoire de prouver qu’il a encore quelque chose à défendre ou à dire, le centre a  permis aux biches et aux chevreuils de venir, le soir, brouter l’herbe texane encore verdoyante entre les blocs administratifs, juste devant la porte d’entrée principale de la NASA. Le Johnson Space Center a aussi mis de l’ordre dans son musée, autrefois aménagé vers les bureaux administratifs, en créant un bâtiment spécifiquement conçu pour accueillir plusieurs milliers de visiteurs par semaine.
Ce nouveau musée, créé il y a quatre ans, contient tous les objets historiques des missions spatiales. A l’intérieur de ce complexe idoine, pour trente francs l’entrée, il est possible de se remémorer l’époque conquérante du cosmos, avec un exemplaire réel du module lunaire (LEM), des capsules Apollo, Mercury, Gémini et autres. Une dizaine de semi-simulateurs d’atterrissage (écran PC+simple siège), déjà dépassés par l’évolution de la micro informatique, permettent de se familiariser aux commandes de la navette.
Mais rien n’a encore été entrepris pour protéger des intempéries la grosse fusée Saturne 5, celle-là même qui aurait dû envoyer des hommes sur la Lune en 1973, qui est toujours exposée en plein air.

Les fusées rouillées
 de Cap Canaveral

Les bâtiments et installations du centre spatial de Cap Canaveral prennent également des rides bien visibles. Des fusées Atlas (des sortes d’Ariane) sont entreposées chez un ferrailleur et distinctes le long de la route menant au site de lancement. Elles reposent là et rouillent, dans l’attente d’être déchiquetées et dépecées.
Le bâtiment d’assemblage des navettes, le VAB, de ses 130 mètres de hauteur est aussi là, fidèle comme un roc. Vétuste, et datant des années soixante, il pèle de son crépis. La grosse et imposante chenille de 3 mètres de hauteur, qui véhicule les navettes vers le pas de tir est si oxydée qu’on se demande comment elle peut encore tracter.
Le Kennedy Space Center n’est pas avare d’informations. Mais depuis quelques années, alors qu’il a déjà été lancé une centaine de navettes, la diffusion de documents se rapportant aux missions devient de plus en plus mince.

Lors du dernier lancement de Claude Nicollier, les journalistes européens ont été relégués quelque peu aux oubliettes dans des baraquements mal équipés de lignes téléphoniques, alors que le gratin de la presse américaine se réservait des places plus confortables dans un bâtiment adéquat.
En revanche, des efforts imposants ont été consentis pour améliorer le look du centre des visiteurs ( KSC- Visitor Centre ). La surface du parc a été doublée jusqu’à pouvoir accueillir plus de dix mille voitures par jour ! Une quinzaine de bus neufs, garantissent un tour complet des installations du centre spatial. Si complet, qu’il fait pâlir de jalousie les journalistes, qui eux, pour voir ne serait-ce que les modules de la station spatiale internationale alpha dans un bâtiment aseptisé, doivent remplir plein de conditions dont, entre autres, se laisser fouiller par des chiens à l’entrée principale du building.

Lacunes de procédure

Le vol de Claude Nicollier en décembre dernier ( la 97ème mission d’une navette, la 26ème de Discovery ), a révélé des lacunes de procédure et de management.
Franco Malerba, astronaute de l’Agence spatiale européenne (ESA), déclarait alors que “ Discovery aurait pu décoller bien avant la date du 20 décembre maintes fois reportée. Le problème des soudures défectueuses constatées sur le grand réservoir central de la navette n’était qu’un leurre. Il s’agissait simplement de vérifier la compatibilité des normes américano-européennes des soudures, sans nécessairement interrompre un compte à rebours ”.
Malgré tout, la NASA a gardé son sang froid et Claude Nicollier est rentré sur terre ferme avant l’An 2000, comme espéré. L’équipage de Discovery n’avait  d’ailleurs pas manqué, au cours de la conférence de presse sur orbite, de remercier le directeur de l’Agence spatiale américaine pour son fin nez, c’est-à-dire pour avoir tenté un décollage en décembre au lieu du mois de janvier suivant, pour sauver le télescope Hubble, dont quatre gyroscopes ont été remplacés.
Les astronautes ont sut et savent encore garder la foi en leur NASA même si le “big boss”, James Goldin est critiqué de toutes parts pour ses choix et décisions. Il a en effet axé l’avenir du programme spatial habité ou non, vers plus de souplesse pour la mise sur pied d’expéditions cosmiques ou l’économie fait bon ménage avec des délais de réalisation très courts. 
En exemple, les deux missions martiennes Mars Polar Orbiter et Mars Polar Lander ont échouées, l’une parce les ingénieurs avaient confondus des mesures métriques et anglo- saxonnes, l’autre parce qu’ils ont perdu le signal et que la sonde s’est écrasée sur Mars.

L’utilité des vols habités

Grâce à l’intrépide, mais retardée mission de Claude Nicollier, la NASA s’en sort bien. La leçon de cette réussite et de l’extraordinaire faculté d’adaptation de notre astronaute, réside dans l’être humain. 
Sans le sang froid de ces hommes qui ma foi sont en quelque sorte des héros malgré eux, le télescope Hubble reluisant des ses nouveaux gyroscopes et de son nouvel ordinateur, serait à jamais perdu.
Ce vol 103 ( STS 103) restera marqué dans l’histoire non seulement parce qu’il est le dernier voyage dans l’espace du millénaire, mais parce qu’il aura témoigné de la réelle utilité des vols habités.
L’Américain moyen ne renie pas ses prouesses technologiques, ni sa NASA ( prononcez Nassa), il en est trop fier. Pour Ignaz Staub, le correspondant permanent du Tages Anzeiger zurichois à Washington, “ nos voisins d’outre Atlantique bossent trop. Ils s’éclatent comme ils peuvent dans les bars et ont pour le moment autre chose à penser qu’à leur programme spatial. ”
La NASA, qui n’a plus les moyens de ses objectifs mise maintenant sur la construction de la station spatiale internationale, dont une partie est déjà sur orbite et dont les lancements  de plusieurs autres modules doivent avoir lieu cette année grâce aux navettes.
L’administration américaine croit dur comme fer à la réalisation de cette infrastructure sur orbite, mais pas l’opinion publique. Seul, une redondance de foi de l’Américain pourra sauver la NASA.

Budget rime avec sécurité

La NASA tourne sur un budget annuel d’environ 1,3 milliards de dollars, ce qui représente seulement le 1% des dépenses de la défense US. Au sein du congrès américain, des parlementaires s’étaient opposés il y a trois ans, contre les coupes drastiques régulières de quelques 100 millions de dollars infligées à l’agence spatiale américaine, qui auraient eu des incidences sur la sécurité des vols navette.
Actuellement, les 5'500 employés du centre spatial Kennedy à Cap Canaveral et 3'200 personnes travaillant au centre spatial Johnson à Houston ne sont pas sûrs de pouvoir tenir à leur poste. Mais la NASA essaie au mieux de gérer ses activités et garantir ses emplois.
Pour améliorer l’exploitation de ses navettes, l’administration américaine a créé un “ joint-venture ” avec Lockheed Martin et Boeing. Ce partenariat permet ainsi à la NASA de continuer son travail comme jadis, celui d’une entreprise de recherche et de développement de programmes spatiaux.

Roland Kellercopyright